Ségolène Royal : "Vous savez en politique, les gens adorent les revenants...".

Publié le par Ghis





Invincible ? Forte de son bilan, la présidente de Poitou-Charentes s'achemine vers une réélection plus que confortable. Mais, elle le sait, cette victoire ne suffira pas à la relancer dans la course à l'Elysée. Pourquoi cette cure subite de silence ? Comment voit-elle son avenir ? Confidences d'une femme de fer qui n'a renoncé à rien...

«Vous avez vu ? Je les bouscule !» Vendredi 5 février, Ségolène Royal a le sourire espiègle des bons jours. Elle vient de passer plus de deux heures en assemblée plénière au conseil régional, la dernière de son mandat. Elus de la majorité, ex-alliés, mais aussi représentants de l'opposition, tout le monde y est allé de son petit couplet pour saluer la vision de la présidente, le bilan, ou encore la qualité des débats. Pour l'occasion, ils ont même ratifié l'une de ses dernières trouvailles que la plupart ont pourtant découverte à la lecture de l'ordre jour : le rachat par la région du terrain et des locaux de l'équipementier New Fabris, qui a mis la clé sous la porte l'an dernier à Châtellerault. Le site et les sols sont pollués depuis cinquante ans, le bâtiment ne vaut rien, la toiture sur laquelle Royal envisage de poser des panneaux photovoltaïques est en mauvais état. Le projet de reconversion n'a même pas fait l'objet d'une étude ad hoc, mais qu'importe ! «Je suis une locomotive, fanfaronne la présidente. Ils sont un peu subjugués La délibération n'est pas venue en commission, mais ils l'ont adoptée. Ils me font une confiance aveugle et ils ont raison. »

On ne l'entend plus, on ne la voit plus. Dans les baromètres d'opinion, les Français l'ont quasiment oubliée. Et pourtant, Ségolène Royal n'est pas morte. Il suffit de faire le déplacement à Poitiers pour s'en rendre compte !

La grande absente y est là-bas omniprésente. Poitou-Charentes, là où tout a commencé (ou presque) il y a cinq ans ; là où tout recommencera (ou presque), veulent croire ses partisans. En 2004, «Zapatera» triomphante dans le fief du Premier ministre d'alors, elle avait à elle seule symbolisé la victoire de la gauche. Aujourd'hui, les sondages lui prédisent une victoire plus que confortable le 21 mars prochain contre son challenger UMP Dominique Bussereau. Dans ses rêves les plus fous, l'an dernier, lorsqu'elle était au fond du trou, l'ex-candidate espérait encore une victoire au premier tour pour frapper les esprits. Las, malgré l'ambiance quasi familiale qui règne dans la «majo» du conseil régional, les Verts et les communistes ont préféré partir cette fois-ci sous leurs propres couleurs. Et même s'il ne fait aucun doute qu'ils la rejoindront au final, la présidente en garde une pointe d'amertume : « Battre la droite au premier tour, ça aurait quand même eu de l'allure... », confie-t-elle.

Se faire réélire pour mieux rebondir ? Ségolène Royal en a aujourd'hui fait son deuil. Elle sait que si la victoire est impérative, cela ne suffira pas. 2010 n'est pas 2004. Une présidentielle perdue et un congrès socialiste loupé sont passés par là. «Je ne pense pas qu'on puisse rééditer en politique, balaie-t-elle d'un revers de main. Tout le monde me met gentiment la pression sur mon score, mais je les vois venir... La ficelle est énorme ! Ce ne sera jamais assez pour eux. Il y en aura toujours pour expliquer que, malgré ma victoire, j'ai beaucoup perdu. Ce serait absurde pour moi de tout miser là-dessus Tous ceux qui racontent le contraire sont très pervers... »

Concentrée sur son objectif, solidement implantée dans son fief, Ségolène Royal mène une campagne tranquille de présidente sortante. Oubliés les tournées exténuantes de 2004, les petits carnets noircis au fil des rencontres et des déplacements. La «présidente » a laissé à d'autres le soin d'organiser la centaine de débats participatifs qui se sont tenus cet hiver. En cinq ans, elle a su transformer la paisible «maison de la région» en machine de guerre bien huilée. Ce n'est pas le moindre des paradoxes. Alors qu'à Paris on raille ses foucades et sa capacité à faire le vide autour d'elle, Ségolène Royal peut s'appuyer à Poitiers sur un commando de fidèles : sa « conseillère spéciale », Sophie Bouchet-Petersen, véritable boîte à idées et grande théoricienne de la démocratie participative, qui consomme journaux et études au même rythme que ses cigarettes ; son directeur général des services, Jean-Luc Fulachier, un énarque qui dirigea son cabinet au ministère de la Famille et joue aujourd'hui la tour de contrôle ; son directeur de cabinet, Alexandre Godin, ancien assistant parlementaire de... François Hollande, qui gère les affaires courantes ; sans oublier sa dernière recrue, l'ex-journaliste de France-Inter Françoise Degois, officiellement chargée de « mettre en oeuvre les politiques de civilisation », ce qui n'interdit rien et autorise tout.

Ces quatre-là sont les piliers du temple. C'est avec eux qu'elle définit sa stratégie pour la région. Avec eux aussi qu'elle prépare la suite...



Après cinq ans d'action, souvent menée au pas de charge, la présidente de Poitou-Charentes dispose d'un bilan fourni qui coupe l'herbe sous le pied de ses opposants. Difficile de critiquer, à gauche, l'interventionnisme de celle qui fut l'une des premières à conditionner le versement des aides aux entreprises et n'hésita pas à injecter 5 millions d'euros pour tenter de sauver le fabricant automobile Heuliez. Du côté des Verts, on reconnaît que le bilan dépasse de loin les espérances et les engagements de la campagne de 2003. « Même si l'environnement ne se limite pas au photovoltaïque et à la voiture électrique », tempère la tête de liste Europe Ecologie Françoise Coutant. Quant à la droite, privée de son couplet favori sur les impôts (ceux-ci n'ont pas augmenté depuis 2004), elle se borne à dénoncer une politique de « coups médiatiques et de gadgets ».
Au fond, le seul véritable contre-pouvoir se trouve aujourd'hui à la préfecture, en la personne de Bernard Tomasini, un ancien des cabinets Pasqua dépêché à Poitiers par l'Elysée en 2008. Ce préfet des plus pointilleux est un «préfet de combat» explique-t-on dans l'entourage de Royal. Son dernier fait d'armes ? Le dépôt d'un recours devant le tribunal administratif contre le recrutement de la journaliste Françoise Degois, pour une erreur de date sur le contrat... Ambiance !

Comme souvent avec Ségolène Royal, c'est la forme qui gêne plus que le fond. Au royaume de la démocratie participative, les lycéens votent leur budget. Mais tous les autres, qu'ils soient élus, fonctionnaires, infirmières scolaires, chefs d'établissement, n'ont d'autres choix que de se soumettre aux décisions de la « patronne » ou de se révolter. A droite, chez les Verts, et même chez certains socialistes du cru, on dénonce une pratique solitaire et personnelle du pouvoir. Ségolène Royal a beau avoir débarqué dans la région il y a vingt-deux ans, son culot étonne encore. En décembre dernier, une lettre adressée par son mandataire financier aux parlementaires de la région pour les inviter à mettre la main à la poche en a fait tousser plus d'un. « Comme vous le savez, la dynamique de la campagne régionale et de l'action de Ségolène à la tête de la région a eu un impact fort lors des législatives et des sénatoriales »,
écrivait-il. En clair : vous avez tous mis la photo de Ségolène sur vos affiches en 2008, passez à la caisse maintenant ! Ainsi va Ségolène Royal, sûre de sa force et insensible au qu'en-dira-t-on. Depuis le début de l'année, elle a affronté sans ciller la colère de plusieurs socialistes de la région qui lui reprochent - lettre ouverte à l'appui ! - d'avoir intégré à ses listes des représentants du MoDem.
« Des pleurnicheries pour la lutte des places», ironise Sophie Bouchet-Petersen.
« Cela pose un vrai problème d'éthique, non ?, feint de s'interroger Ségolène Royal. Une pétition contre la candidate investie, il y a encore quelques années, cela aurait été impensable. Les gens auraient été débarqués du parti pour moins que ça ! »

Le PS justement ? L'ex-candidate à la présidentielle n'en dit plus grand-chose. « Il y a des phases dans la vie politique où il faut des moments de silence. C'est une force de rester silencieux et de s'y tenir, explique-t-elle. Je me suis écartée volontairement de la vie politique nationale pour me consacrer à ma région. Si je parlais, j'aurais immanquablement des questions sur Frêche ou la présidentielle...» Les sondages nationaux ne l'inquiètent pas, jure-t-elle, pas plus que la percée médiatique de Martine Aubry. Dans son entourage, on se réconforte en rappelant que d'autres avant elle ont connu des passages à vide, au hasard... Chirac et Mitterrand ! Chaque chose en son temps. Après une année 2009 « horribilis », Ségolène Royal trouve déjà «miraculeux» d'exister encore malgré toutes les «avanies» qu'elle a subies. Elle préfère faire le compte de ses forces et de ses faiblesses avant d'imaginer la suite.
« La présidentielle n'est pas une obsession, tente-t-elle de convaincre. Je suis suffisamment politique pour dire que je veux la meilleure solution pour débarquer la droite en 2012. Je n'ai pas un ego délirant, je ne veux pas prendre ma revanche sur Nicolas Sarkozy à tout prix. Mais je conserve un potentiel politique fort. Dans une dynamique de campagne, j'ai un lien populaire, j'ai un charisme qui porte. Ca ne suffit pas, mais c'est ça la clé. »

En attendant de décider si elle se lancera ou non dans la bataille des primaires qui désigneront le prochain candidat socialiste - «je n'irai pas me fracasser dans une élection si les votes sont trafiqués », prévient elle -, l'ex-candidate aux 17 millions de voix conforte son club Désirs d'avenir «qui compte plus d'adhérents que le MoDem ». Elle dit aussi s'être attelée à la rédaction d'un dictionnaire de la politique, dont Plon, son éditeur, aimerait quand même voir les premières pages... On y trouvera sans doute cette citation d'Albert Camus avec laquelle elle a clos la dernière assemblée plénière du conseil régional : «La vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent. » Carpe diem, Ségolène Royal ? Voire !

Une heure plus tard, dans son bureau, elle lâchait avec un grand sourire : « Vous savez en politique, les gens adorent les revenants...»





 

 
Source : Le Nouvel Obs.




 




 

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